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1984 : L’Eurovision qui fait date

Le Concours de la Chanson présenté par Désiré Nosbusch, réalisé par René Steichen d’après le script d’Oliver Spiecker


« Bonjour René. Je t’ai fait venir à la Villa. Nous avons gagné le dernier Concours de la Chanson à Munich avec Marlène Charell. Les règles de l’Union Européenne de Radio-Télé Diffusion nous obligent d’organiser la prochaine Eurovision à Luxembourg. Ce sera toi, qui la réaliseras. Tu leur prouveras Luxembourg est à la pointe de la production télévisuelle. Ce sera un bon point pour l’obtention du satellite. On se revoit dans un mois pour discuter de ton concept. »


René Steichen s’en va, ravi. Il pourra enfin montrer sa nouvelle façon de faire la télévision dans toute l’Europe. Il s’est fait la main toutes ces années sur les publicités et les clips musicaux à RTL Productions.


Sa recherche sur les images avait débuté déjà à la Villa Louvigny, un peu par hasard. Une mauvaise manipulation dans l’Ampex, - la salle des machines de la télévision, - avait perturbé la connexion entre une caméra et le pupitre de régie. Le chanteur debout dans le studio était démultiplié à l’infini sur l’écran. Les deux techniciens, Léon Marx et Eugène Engel ont essayé fiévreusement de retrouver l’image normale, avant que René Steichen ne le remarque. Il était connu pour ses éclats de colère. Pas de chance :


« Qui est responsable pour cette image ? »


Léon Marx courageux, a avoué. Étonné, il a reçu les compliments du réalisateur. René Steichen avait compris tout de suite que c’était un moyen pour personnaliser ses œuvres. Dans sa recherche visuelle, il est allé voir ses collègues aux États-Unis pour percer leurs secrets de productions électroniques. Revenu avec une mallette pleine de connexions, il s’est retiré dans le studio de Bertrange pour chercher encore d’autres effets.


Le succès ne s’est pas fait attendre. Ses clips deviennent des œuvres originales. René Steichen acquiert une réputation internationale dans le monde du show bizz. Les chanteurs se relaient à RTL Productions à Luxembourg, - Michel Polnareff, Céline Dion, Claude François, Johnny Hallyday, Jermaine Jackson - et quittent avec leur clip sous le bras. Effet secondaire bénéfique pour Télé Luxembourg : ces enregistrements étoffent les émissions musicales.


Revenu à son bureau à RTL Productions, René Steichen visionne le dernier Concours Eurovision de la Chanson produit par la télévision allemande. Il fait la grimace : de longues interventions successives en trois langues. L’ennui garanti. Les participants des 20 nations courent s’installer les uns après les autres sur le podium pour se présenter. Tant de vues larges. Tant de moments creux. Comment faire mieux que ce show pompeux ?


René comprend que c’est sa grande chance. Le Concours est suivi en direct par 500 millions de téléspectateurs et 200 millions d’auditeurs. RTL ne déboursera pas l’équivalent des 1.750.000 DM du Concours précédent, mais il disposera certainement d’une somme suffisante pour réaliser ses idées. Et il sait aussi, qu’il devra continuer ses tâches de réalisateur à RTL Productions le jour et préparer ce projet lors de ses moments libres. Un mois plus tard, il défend son concept devant les responsables de la CLT :


« Ce sera un programme dynamique, qui ciblera un public plus jeune. »


Il est interrompu tout-de-suite par Jacques Navadic, directeur de Télé Luxembourg :


« Monsieur Steichen, vous devez vous adresser à l’Europe entière et pas seulement aux jeunes ! »


Gust Graas est impatient :


« Je propose que nous laissions René présenter son concept, ensuite nous en discuterons. »


René Steichen lance un coup d’œil de remerciement. Il sait que le directeur général défendra toujours la création.


« Le décor du Grand Théâtre est conçu de nouveau par le Hollandais de Groot. Il propose une scène très dépouillée, des escaliers à droite et à gauche, tout en gris et au milieu en haut le chiffre 4 en rouge (pour 1984). De Groot travaille avec des éléments graphiques mobiles. L’orchestre, installé dans une fosse, n’est plus visible. »


René Steichen fait passer les croquis de la scène du Nouveau Théâtre.


« L’Eurovision débutera avec des images de Luxembourg tournées dans une montgolfière. Après Luxembourg vu d’en haut, une jeune animatrice luxembourgeoise rentre en scène et souhaite la bienvenue en cinq langues. Fini les longues litanies de présentations successives ! Notre animatrice mélangera les langues, comme nous le faisons couramment à Luxembourg. Ensuite, les différents pays sont présentés par des clips humoristiques produit par l’ordinateur de RTL Productions, les noms des artistes et des chefs d’orchestre en sous-titres. Notre animatrice ne reviendra qu’en fin de programme pour annoncer les points des jurys. Bref, des enchaînements très rapides avec un maximum d’indications graphiques pour donner un rythme plus dynamique à cette émission devenue une institution. »


Jules Felten lève les cils :


« Vous avez prévu un budget ?


  • Je voulais d’abord avoir l’accord de principe avant de chiffrer nos frais. »


Ulveling se charge de transmettre le budget la semaine prochaine.


Gust Graas résume :


« Ce projet me semble bien rénover notre mastodonte de l’Eurovision. Ce sera une bonne pub pour nous et pour RTL Productions. Avez-vous déjà trouvé la personne rare qui fera la présentation ? Elle aura un rôle central dans votre réalisation. 5 langues ! Personne de nos présentateurs n’est un tel génie de langues.


  • Ce sera Désirée Nosbusch. »


Silence ahuri, puis tollé. Lol Maack, le chef technicien bondit :


« Cette garce m’avait insultée sur l’antenne de Radio Luxemburg. Elle n’a aucun contrôle sur elle-même. Nous ne pouvons pas lui confier la présentation d’un programme regardé par tous les ménages européens. »


Tout le monde acquiesce.


Le talent de la Luxembourgeoise Désirée Nosbusch avait été découvert dans une émission de jeunesse de RTL, radio allemande. C’était en 1977 et elle avait 12 ans. Frank Elstner avait été si impressionné par son franc-parler et son allemand impeccable qu’il lui avait confié une émission l’année suivante. Mais elle avait un caractère provocateur et du haut de ses quinze ans, elle rendait la vie difficile à ses collaborateurs. Personne n’a oublié son intervention sur antenne : « Celui-là n’aurait jamais dû être né. » Lol Maack avait défendu ses techniciens, qu’elle énervait prodigieusement.


L’avis général : Désirée Nosbusch est certainement douée pour parler à l’antenne, mais elle reste ingouvernable et ne sera pas capable d’animer une émission si prestigieuse.


Le réalisateur demande silence :


« Désirée Nosbusch a mûri. C’était encore une enfant, quand elle a travaillé ici. En plus elle était sous mauvaise influence. »


Il regarde autour de lui. Tout le monde hoche la tête, gêné. René sent qu’il a une chance de convaincre :


« Cet homme est définitivement banni de sa vie. Désirée est maintenant une actrice de cinéma recherchée, diplômée de la meilleure école d’acteur de New York. Surtout à cause de sa maîtrise parfaite de tant de langues. C’est pourquoi nous voulons absolument travailler avec elle. Ce sera la première fois qu’une Luxembourgeoise présentera l’Eurovision. »


René reçoit finalement l’accord sous condition de former parallèlement une deuxième présentatrice, si la collaboration avec Désirée Nosbusch s’avère trop difficile.


Effectivement, les problèmes surgissent rapidement. Désirée refuse la robe longue faite sur mesure par un grand couturier parisien, « pas assez jeune » d’après elle. Elle appelle à l’aide un ami couturier suisse, designer de mode ultra moderne, qui la rejoint sur le champ à Luxembourg. Il travaille nuit et jour pour lui confectionner un tailleur gris métallisé, surdimensionné avec des épaules larges, couvrant juste les genoux, mais qui plaît à Désirée. René a eu chaud ! Surtout que l’habit n’est arrivé que 24 heures avant le jour J.


Le deuxième problème est moins facile à résoudre. Quand la jeune Luxembourgeoise entend qu’elle ne touchera qu’une part minime de son gage exigé de 5000 DM, elle refuse de continuer. Elle n’écoute pas les arguments de René Steichen :


« Regarde cette présentation comme un investissement pour ta carrière. »


C’est Oliver Spiecker – Monsieur 100 000 idées de RTL – qui trouve l’argument décisif :


« Désirée, nous avons besoin de toi ! Tu es la seule qui pourra révolutionner cette vieille institution. »


C’est Oliver, qui avait proposé Désirée, qu’il connaît depuis ses années à RTL, die Fröhlichen Wellen. Car l’idée de présenter l’Eurovision dans un mélange de langues vient de lui.


Oliver était prédestiné aux médias. À 5 ans déjà, il avait interviewé sa grand-mère avec une brosse en guise de micro. Et une douzaine d’années plus tard, il débutait une carrière d’animateur à RTL. Il avait tant de succès auprès des jeunes, qu’il recevait toutes les semaines deux sacs de lettres de ses fans. Pas étonnant, ce jeune homme, grand, charmant, d’une intelligence vive avait tout pour plaire - et pour faire carrière, sur RTL, mais aussi sur les autres chaînes de télévision allemande.


Les répétitions au Grand Théâtre révèlent les moments critiques : un décor par artiste. Les manutentionnaires du théâtre ont juste le temps le clip de 45 secondes présentant chaque pays, pour installer les éléments de décors mobiles à leurs places requises. Ce travail de prestidigitateur doit être millimétré, car l’éclairage est adapté à chaque changement de scène. René Steichen transpire à son pupitre, Roland de Groot sur scène et Goetzinger, chef éclairagiste à Télé Luxembourg pendant les manipulations.


Oliver Spiecker est rassuré : Désirée Nosbusch a appris son texte par cœur et le joue à la perfection – une vraie professionnelle !


Après la dernière répétition au théâtre vendredi, tout le monde est convaincu qu’ils produiront un Concours Eurovision, qui fera date.


Samedi soir, Gust Graas est assis au premier rang entre deux femmes : la Grande-Duchesse et Lydia.


Il arrive difficilement à se concentrer. Hier, au Conseil du gouvernement, il s’est disputé violemment avec Pierre Werner, Colette Flesch et Jacques Santer. Il avait demandé aux représentants du gouvernement d’arrêter les plans de GDL : « le satellite luxembourgeois est une menace pour l’existence de la CLT. » Il leur avait demandé d’agir en patriote. Mais le gouvernement ne comprenait pas ses craintes. Pour la première fois, Gust s’était senti abandonné par ceux qui l’avaient toujours soutenu. Il était tout seul… contre tous.


Mécaniquement, il applaudit avec la salle, quand Désirée vient sur scène. D’un pas décidé, juste en-dessous du grand chiffre 4.


Gust oublie ses soucis et est impressionné par la performance professionnelle de la jeune actrice. Celle-ci joue avec son charme :


« Oh lala, quelle atmosphère de fête ici. Y a-t-il quelque chose d’extra ce soir ? It is one of the greatest moments of my young life. But it is also the hardest. Herzklopfen nennt man sowas. Kann man das hören?”


Elle place le micro sur sa poitrine pour que les spectateurs entendent son cœur battre la chamade. Et conquiert ainsi le cœur de l’auditoire, y compris celui de Gust. Il est rassuré maintenant. Désirée est vraiment le meilleur choix. Il prend la main de Lydie, se cale dans son fauteuil et profite de l’Eurovision.

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